« Ce miroir de métal où l’on se voit doré, est, ou devrait être, bien plus intimidant que le vierge papier dont Mallarmé a célébré la blancheur défensive. » Paul Valéry, variations sur ma gravure.
Journée de l’estampe, Place St Sulpice, Paris, 2012.
Mon goût pour la gravure provient certainement de l’environnement d’images dans lequel a baigné mon enfance. Aux murs des maisons familiales et dans les vieux livres, il y avait beaucoup d’estampes et des reproductions hétéroclites, des scènes de guerre, des représentations religieuses, des paysages de campagne… J’avais également un grand oncle qui collectionnait des gravures et m’a permis de les prendre en main et de les observer de près. J’étais fascinée, dans cette proximité intime avec les estampes, par la richesse des détails et la force du clair-obscur. J’ai éprouvé pour elles plus que de l’admiration, le sens du sacré.
Feuillées, eau forte et aquatinte, 2020
Embrasement, aquatinte, 1998
Je me suis initiée à la gravure à partir de 1970, un an, à l’Ecole des Beaux-Arts de Lille, avec Melle Goffin, professeur de gravure spécialisée en timbres. Puis je suis partie vivre quelques années en Provence pour mes études artistiques aux Beaux-Arts de Marseille et à l’université d’Aix en Provence. J’ai acquis une presse Ledeuil en 1978 qui m’a permis de faire des petits formats, dont des portraits au burin puis diverses recherches au carborundum jusqu’en 1988 environ. Après ce furent de nouveaux déménagements du sud au nord puis installation durable en région centre.
L’événement majeur fut, en 1991, l’acquisition d’une presse taille douce hollandaise Polymetaal, d’un plateau de 1m x 2m, avec laquelle je me suis totalement engagée en gravure. Mon nouvel atelier du Loiret, situé alors à Sandillon, près d’Orléans, était situé devant un étang, entouré de grands arbres, en retrait de l’agitation urbaine. Cette immersion dans la nature sauvage me libérait d’une formation universitaire en Arts Plastiques oppressante par ses excès de théorisation de l’art, postures politiques, concepts, dictats anti-art, prétentions avant-gardistes. Ce lieu me rendait, avec intensité et innocence, la beauté de la vie rurale. Je pouvais enfin commencer à établir un rapport de vérité au cœur de mon travail. La gravure m’y a aidée.
Le noir de l’encre est nourriture pour le dessin. Le noir de l’encre est commencement de la parole. Le noir de l’encre luit comme la houille au soleil.
« Il faut respecter le noir. Rien ne le prostitue. Il ne plaît pas aux yeux et n’éveille aucune sensualité. Il est agent de l’esprit… »
Odilon Redon, « A soi-même ».
« Un geste, un trait, une empreinte, une tache, suffisent à créer la vie ». Léon Zack.
« Pierre secrète », eau forte sur zinc
Je me suis lancée à corps perdu et en solitaire dans la gravure, tâtonnant beaucoup, aidée de quelques livres et catalogues de graveurs. Le combat singulier avec la résistance du métal, la corrosion des acides, l’agressivité des outils tranchants, l’âpreté des encres et des solvants (acétone, térébenthine), la pression lors du passage des plaques sous les cylindres de la presse taille douce, puis la révélation de l’impression sur le papier humide, toutes les étapes de cette alchimie artisanale et artistique m’imposèrent une discipline rigoureuse et bénéfique.
La gravure et ses contraintes m’ont aussi enseigné l’économie de moyens, une certaine qualité de monochromie, le rôle du contraste de clair-obscur; de l’énergie transmise à l’ensemble du travail par la finesse ou de la force du trait, mais m’a appris aussi que tout choix technique est un moyen unique porteur d’émotion et de sens, donc une part essentielle de soi.
Il fallait en passer par des états, apprendre à s’arrêter, regarder, méditer, pour poursuivre le travail en cours et le mener à son meilleur terme possible. Suivre son intuition tout en apprenant par l’expérimentation à dépasser les aspects techniques du métier pour entrer dans le vif de l’expression, la technique, si élaborée soit elle, n’étant jamais qu’un moyen, un « beau métier », l’essentiel étant de toujours garder à l’esprit que « L’art ne commence qu’avec la vérité intérieure » (Rodin).
LE TEMPS DE LA GRAVURE
La gravure (dans son rapport direct à la matière par les actes de graver, ôter, gratter, entailler, polir…) a des spécificités techniques et sensibles qui n’appartiennent qu’à elle seule, un esprit vraiment à part de la peinture, elle ne pouvait donc pas la remplacer en tant que telle mais l’orienter ou la nourrir. J’ai alors pensé que la gravure était un peu le « négatif » (comme en photo) de la peinture, ou son ossature. C’était une interprétation qui m’allait bien, comme une dimension plus masculine de l’une et plus féminine de l’autre. L’érosion des plaques de zinc par l’acide, le grain des surfaces gravées à l’aquatinte, « leur matière grise », correspondaient pour moi à une façon poétique de spiritualiser la matière et de donner corps à l’empreinte.
La tarlatane pour l’essuyage.
Plaques, encre, papiers de soie.
Que le trait porte mon émotion ! C’est la juste ferveur du geste qui agit, qui transmets. Dire « le geste » est inexact. Il n’y a pas « un geste », mais une succession d’approches, qui creusent les noirs pour en retirer des traces fugitives, des lueurs, des lumières. Graver est une autre façon d’écrire, d’aiguiser le fil de notre regard.
La presse taille douce
Techniques
La taille-douce et l’eau-forte.
Mes premières gravures à l’eau-forte ont été linéaires et plutôt abstraites. Très vite j’ai eu besoin de surfaces pour jouer avec les valeurs de gris et donner de la profondeur à l’estampe, je me suis alors tournée vers l’aquatinte.
Je combine souvent l’action de l’acide nitrique sur l’aquatinte avec le travail en réserve et les différents vernis. Ou encore je brosse, au pinceau d’encre de chine saturée de sucre, le dessin général qui sera ensuite mordu et retravaillé en de multiples étapes pour obtenir des nuances, des criblés, des matières aux granulations variées, selon le saupoudrage de la résine d’aquatinte et sa fixation à la flamme du chalumeau. En effet, le dessous de la plaque étant chauffé au chalumeau, le grain adhère au métal en constituant une sorte de trame plus ou moins fine ou grossière qui permettra à l’acide de se faufiler entre les grains fins de la résine d’aquatinte.
L’aquatinte au sucre et les monotypes.
Ma gravure vit aussi au rythme des saisons. Au fil des promenades, parmi les arbres, ronces, graminées, plantes en bordure d’étang ou de Loire, c’est une imprégnation quotidienne. Le geste épouse la poussée des ronces et des broussailles, et l’aquatinte en réserve traduit les infinies vibrations du clair-obscur à travers les frondaisons. Avec le sirop de sucre et d’encre de chine, je fais de la peinture en gravure. Sans employer « le métier classique » ni chercher à apprendre d’autres techniques comme par exemple la manière noire, je veille à graver en préservant, au cœur même des étapes de la gravure, ma liberté gestuelle et mon regard de peintre.
Dans la série dite « aquatintes négatives », réalisée en 1997-98, le dessin venait grainer l’aquatinte de réseaux blancs, et j’obtenais comme une radiographie de l’impression reçue en observant la nature. Puis en grattant l’aquatinte, je parvenais à faire sourdre des lumières dans l’obscur que je rehaussais de griffes à la pointe sèche. J’obtenais une profondeur dans l’estampe qui résonnait comme une image mentale d’un univers végétal devenu monde intérieur.
Pour les monotypes, je laisse libre cours à l’invention du geste qui travaille son motif avec les infinies variations de l’encre.
Le vernis mou, la xylographie, la lithographie et d’autres.
J’aime aussi utiliser le vernis mou pour réaliser des empreintes de matières, surtout végétales. Ensuite je les retravaille pour ne pas en rester aux apparences et pour que ces empreintes se transforment en une sorte de seconde réalité, support de rêve ou de méditation. J’utilise aussi le vernis mou avec la technique du dessin sur papier appliqué qui donne un effet de crayonné au fusain, très doux et très spontané.
Pour la xylographie, j’emploie des bois courants avec une légère texture, que je creuse à la gouge, puis j’essaie de rehausser cette matière fibreuse en imprimant les plaques de bois comme des eaux fortes, en jouant sur l’essuyage, sans encrer de noir au rouleau les surfaces, mais en laissant les creux soit vierges, soit encrés.
Je préfère inverser le processus classique d’impression des bois, qui, évitant ainsi le contraste absolu du noir et du blanc, apporte une infinité de valeurs et nuances et rend visible, tactile, la moindre aspérité et veine du bois. Munch a d’ailleurs quelquefois utilisé cette manière d’imprimer en superposant des plaques de bois.
Entre visions et évocations
J’ai, fréquemment, été tentée par les exercices visuels de Léonard de Vinci, Hercules Seghers, Alexander Cozens (qui en fit une méthode), Max Ernst, Matta, Dubuffet et bien d’autres, de développement des facultés visionnaires à partir de l’observation d’une matière, d’un frottage, d’une empreinte. Il n’y a dans ces jeux aucune « surréalité » mais une sorte de tremplin pour la projection de visions intérieures. C’est une stimulation qui permet de mettre en forme ce qui, sans cela, resterait dans l’informe ou dans les limbes du rêve.
« Un geste, un trait, une empreinte, une tache, suffisent à créer la vie », dit Léon Zack. C’est une quête dans l’imaginaire d’un point de contact entre l’image concrète du monde et notre propre univers intérieur, pour laisser advenir la fragile poésie de ce presque rien (comme cette tache qui peut devenir si allusive). Il y a autre chose qui se passe dans l’empreinte, c’est le rôle majeur de la main, de sa sensibilité, de l’outil qu’elle dirige avec plus ou moins de dextérité ou une maladresse recherchée.
La main a posé son empreinte sur la roche des cavernes. Puis elle a gravé des signes dans la pierre et le bois pour communiquer. Elle reste le meilleur outil pour prolonger la pensée, c’est elle qui permet d’ancrer nos visions poétiques sur une simple feuille blanche. C’est elle qui réinvente sans cesse notre rapport au monde. Par sa souplesse et sa rudesse de mise en œuvre, la gravure a permis toutes les formes les plus inouïes d’introspection, en libérant ces zones obscures de l’esprit, – pour rappel, Goya dit aussi : « Le sommeil de la raison engendre des monstres ».
« Paysage de guerre », eau forte et aquatinte, 1998- Matrice zinc :120 x 80 cm.
Aquatinte et eau forte pour le livre d’artiste « même la nuit, la nuit surtout », poèmes de Pierre Dhainaut.
« Rives et dérives ». Eau forte et aquatinte noir et bleu cobalt. Tirage unique, 2023.
« Du reste la gravure comporte une surprise… Le dessin, à chaque instant, est ce qu’il est ; mais la gravure sera ce qu’elle sera. La morsure, le tirage, les reprises, les états successifs introduisent leurs conditions d’indétermination… »
Paul Valéry, Variations sur ma gravure.
Dans le cercle, une série de 12 eaux fortes et aquatintes, 2022.
« LA FIN D’UN TEMPS ?
L’eau fraîche d’une liberté prise un soir / Entre les éclairages violents et la folle animation des rues / Devant des gravures fraternellement alignées / Où se recueillir
Mais l’éclat de la gravure est étrange / Ses gris tendres et ses noirs absolus contre les murs blancs / Me semblent porteurs d’une fatigue / Qu’ignorent ceux des rues tortueuses éclairées d’étoiles artificielles
Comme des mobiles / Oui ces rectangles étranges de gravures murmurent / La fin d’un temps profond / Où nous savions veiller sur nos rêves / Et les confier à l’encre. »
Marie Alloy, 8/01/2005. En sortant de l’exposition collective de gravures à Paris, à L’Espace Bateau-Lavoir, organisée par le collectionneur Philippe Grenier de Monner.
Jardin des Hespérides, eau forte sur japon teinté, imprimé sur vélin d’arches, 2020.
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